Pourquoi les années 90 ont bouleversé la chanson française

La chanson française des années 90 n'a pas grand-chose à voir avec l'image poussiéreuse qu'on lui colle parfois. C'est la décennie la plus bordélique, la plus vivante, la plus contradictoire du siècle. En dix ans, le rap sort des caves pour remplir les Zénith, un groupe de Bordeaux devient le porte-drapeau d'un rock qui gueule, quatre gamins branchés sur un violon vendent trois millions d'albums sans marketing, et un pays entier finit par chanter en choeur sur les Champs-Élysées un soir de juillet 1998. Tout ça en même temps. Voilà la vraie histoire de cette décennie, celle qu'on redécouvre à chaque fois qu'un tube de l'époque repasse à la radio.

Ce qui frappe, avec le recul, c'est la coexistence. Céline Dion et NTM sur les mêmes ondes. La variété FM et le rock alternatif le plus rêche. Les années 90 n'ont pas remplacé une mode par une autre, elles ont tout empilé. Et c'est précisément ce chaos qui les rend si riches à réécouter aujourd'hui.

Comment le rap français est passé des caves aux stades ?

Si une seule chose résume la décennie, c'est l'explosion du rap. En 1991, quand sort Qui sème le vent récolte le tempo, le premier album de MC Solaar, le grand public découvre qu'on peut poser des rimes en français sans que ça sonne comme une pâle copie de New York. L'album s'écoule à plus de 320 000 exemplaires, un chiffre énorme pour un genre que personne ne prenait au sérieux. Solaar, c'est le rap qui joue avec les mots, les allitérations, les jeux de sonorités. Une virtuosité qui a ouvert la porte.

Derrière, deux villes se répondent. Marseille avec IAM, qui livre en 1997 L'École du micro d'argent, considéré encore aujourd'hui comme l'un des sommets du rap francophone. Paris, ou plutôt Seine-Saint-Denis, avec le Suprême NTM de Kool Shen et JoeyStarr, plus frontal, plus politique, plus rageur. Les deux groupes ont incarné des visions opposées du hip-hop, l'une lettrée et cinématographique, l'autre brute et provocatrice. Ajoutez Assassin, Ministère A.M.E.R., les débuts du collectif marseillais, et vous avez une scène qui, en quelques années, est devenue la musique populaire d'une génération. Pour mesurer le chemin parcouru depuis, l'histoire complète mérite un détour par notre article sur comment le hip-hop a conquis la chanson française.

Qu'est-ce que le rock alternatif français des années 90 ?

Pendant que le rap montait, le rock français vivait sa propre révolution, loin des radios commerciales au début. Le mot d'ordre : indépendance. Des labels minuscules, des concerts dans des salles bondées, un bouche-à-oreille qui court plus vite que n'importe quelle pub.

Le géant de la période, c'est Noir Désir. Le groupe de Bertrand Cantat sort Tostaky en 1992 puis 666.667 Club en 1996, deux albums qui installent une intensité, une tension, une exigence qu'on n'avait plus entendues dans le rock chanté en français depuis longtemps. Cantat écrivait des textes engagés, parfois cryptiques, portés par une voix qui pouvait murmurer puis exploser dans la même chanson. Le groupe a marqué toute une génération de musiciens.

Et puis il y a le phénomène qui a pris tout le monde de court. En 1997, un trio parisien nommé Louise Attaque sort son premier album, un mélange de rock, de folk et de chanson porté par le violon d'Arnaud Samuel. Produit par Gordon Gano, le chanteur des Violent Femmes, l'album se vend, dit-on, à près de trois millions d'exemplaires. Trois millions. Pour un premier disque de rock français, sans grosse machine promotionnelle derrière. Ça reste, à ce jour, un record. Des titres comme Ton invitation ou J't'emmène au vent sont devenus des standards que tout le monde reconnaît en deux notes. Cette veine électrique, on l'a déjà explorée côté grandes formations dans notre papier sur le rock français de Téléphone à Indochine.

La nouvelle scène et le retour de la chanson à texte

Les années 90 ne se résument pas au rap et au rock. En parallèle, une génération d'auteurs discrets réinvente la chanson intimiste, celle des textes ciselés et des arrangements pudiques. On l'a appelée la nouvelle scène française. Dominique A, avec sa Fossette en 1992, ouvre la voie d'un chant fragile et exigeant. Miossec débarque de Brest en 1995 avec un premier disque nu, presque parlé, d'une honnêteté brutale. Ces artistes n'ont jamais visé le Top 50, mais ils ont irrigué tout ce qui allait suivre.

La décennie fut aussi métisse. Manu Chao, après la dissolution de la Mano Negra au milieu des années 90, prépare Clandestino (1998), un disque bricolé aux quatre coins du monde qui deviendra culte. Zebda, à Toulouse, mêle rock, raï et rap dans une énergie festive et politique. La chanson française des années 90 était plurielle avant même que le mot ne devienne à la mode. Cet esprit d'ouverture continue d'ailleurs d'irriguer la nouvelle scène française d'aujourd'hui.

1998, l'année où la France a chanté ensemble

Deux événements résument à eux seuls la puissance populaire de la musique à la fin de la décennie. Le premier, c'est Notre-Dame de Paris. La comédie musicale de Luc Plamondon et Richard Cocciante, créée au Palais des Congrès en septembre 1998, déclenche une folie. La chanson Belle, portée par Garou, Daniel Lavoie et Patrick Fiori, écrase les classements pendant des mois et devient l'un des plus gros succès de l'histoire du single en France, écoulée à plus de deux millions d'exemplaires selon les archives de l'INA. On en parle plus longuement dans notre tour d'horizon des comédies musicales françaises de Starmania à Notre-Dame de Paris.

Le second, c'est l'été. Le 12 juillet 1998, l'équipe de France de football gagne sa première Coupe du monde au Stade de France. Cette nuit-là, un million et demi de personnes se retrouvent sur les Champs-Élysées, et tout le pays reprend en choeur une reprise disco du Hermes House Band, I Will Survive. Une vieille chanson de Gloria Gaynor de 1979, dont la reprise avait d'abord servi d'hymne au Stade Français de rugby avant de devenir, comme le raconte l'histoire de ce titre, la bande-son d'un pays entier. Ce n'était pas de la grande chanson d'auteur. C'était mieux : tout le monde qui chante d'une seule voix, du gamin au grand-père. Comme quoi, une chanson n'a pas besoin d'être compliquée pour entrer dans l'histoire, exactement comme ces classiques qui ne vieillissent jamais.

Ce que les années 90 nous ont laissé

Trente ans plus tard, l'héritage est partout. Le rap est devenu la musique la plus écoutée du pays, ligne directe depuis Solaar et IAM. Le rock indépendant a essaimé dans mille groupes. La nouvelle scène a formé des générations d'auteurs. Et les tubes de l'époque continuent de faire lever les salles dès les premières mesures. Il y a dans cette décennie une énergie, un mélange, une absence de calcul qui manquent parfois aujourd'hui. Les frontières entre les genres étaient poreuses, les carrières se construisaient sur scène plutôt qu'en playlist, et un disque pouvait exploser sur un simple bouche-à-oreille. C'est ce parfum d'imprévu qui donne encore aux tubes de l'époque leur pouvoir d'évocation immédiat.

Le meilleur moyen de mesurer à quel point ces mélodies sont ancrées en vous, c'est encore de les mettre à l'épreuve. Reconnaissez-vous une chanson des années 90 dès les premières notes ? Testez vos réflexes et vos souvenirs musicaux sur Lyroes, le quiz dédié à la chanson française. Vous seriez surpris de tout ce que votre mémoire a gardé de cette décennie pas comme les autres.