La décennie des mots simples

Les années 80 sont souvent résumées à leurs synthés, leurs coiffures et leur esthétique douteuse. Mais c'est aussi la décennie où Renaud, Alain Souchon et Francis Cabrel ont produit leurs œuvres les plus importantes. Trois hommes, trois styles, une même ambition : écrire des chansons sur la vie ordinaire sans la diminuer.

Renaud : la banlieue et la colère

Renaud arrive avec une dégaine de loubard et un vocabulaire d'argot. "Laisse béton", "Dans mon HLM", "Mistral gagnant" — il chante les gens que la chanson française évite. Pas les grandes douleurs romantiques. Les petits bonheurs et les petites humiliations du quotidien populaire.

"Mistral gagnant" (1985) est souvent classée parmi les plus belles chansons françaises de l'histoire. Elle parle d'un père qui mange des bonbons avec sa fille sur les quais. Rien de plus. Rien de moins. Et c'est insupportablement poignant.

Ce que Renaud a fait, c'est rendre digne une France qui ne se voyait pas dans les chansons. Les Français de province, les ouvriers, les marginaux. Avant lui, la chanson française chantait Paris. Avec lui, elle a découvert qu'il y avait une vie en dehors du périphérique.

Souchon : l'élégance du vague

Alain Souchon est l'opposé de Renaud. Là où Renaud est précis, Souchon est impressionniste. "Allo maman bobo", "Foule sentimentale", "L'amour à la machine" — ses textes sont des aquarelles. On ne sait pas exactement ce qu'il dit, mais on comprend exactement ce qu'il ressent.

"Foule sentimentale" (1993) est son chef-d'œuvre. Une critique de la société de consommation habillée en mélodie douce. "On nous propose des frissons artificiels" chante-t-il avec le sourire d'un homme qui sait que la ironie n'est pas pour tout le monde. Elle passe quand même sur toutes les radios.

Cabrel : la langue française comme territoire

Francis Cabrel n'a jamais quitté Astaffort (Lot-et-Garonne). Il a construit toute sa carrière depuis là, avec une constance et une honnêteté qui forcent le respect. "Je l'aime à mourir", "La corrida", "Encore et encore" — chaque album est un album de Cabrel, pas une concession au marché.

"La corrida" (1994), son texte le plus ambitieux, raconte la mort d'un taureau à la première personne. Une prise de risque totale. Ça dure six minutes. Les radios le jouent quand même parce que la chanson est trop bonne pour l'ignorer.

Ce qu'ils ont en commun

Ces trois-là ne jouent pas un personnage. Ils s'écrivent eux-mêmes, ou ils écrivent leurs contemporains. C'est le secret de leur longévité : on ne se lasse pas de ce qui est vrai.