Le schisme des années 60

Tout commence dans les années 60 avec une ligne de fracture claire : d'un côté Brel, Brassens, Ferré — les chanteurs à texte qui font de la rime et du sens une priorité absolue. De l'autre, les yéyés — Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Sheila — qui s'inspirent du rock américain et assument de faire de la musique populaire avant tout.

La variété française contre la chanson d'auteur : ce débat a structuré les critiques musicaux, les émissions de radio et même les discours politiques pendant cinquante ans.

Le problème avec cette opposition

Elle est surtout artificielle. George Brassens lui-même était populaire — ses albums se vendaient par millions. Et Johnny Hallyday, catalogué "variété", a enregistré avec des jazzmen, exploré le gospel, et collaboré avec des auteurs de premier plan comme Michel Berger.

Ce que l'opposition masquait, c'était une question de classe sociale et d'accès à la légitimité culturelle. La chanson d'auteur était adoubée par les critiques de presse écrite, les émissions de France Culture, les prix littéraires. La variété remplissait les stades mais ne gagnait pas les Victoires de la Musique.

Michel Berger : le pont entre les deux

Le cas de Michel Berger est exemplaire. Pianiste classique, auteur exigeant, il a écrit pour France Gall (sa femme), Véronique Sanson, Julien Clerc. Ses chansons sont des constructions sophistiquées habillées en pop accessible. "Le paradis blanc", "Quelques mots d'amour", "Résiste" — on ne sait pas si c'est de la chanson d'auteur ou de la variété. C'est les deux.

Sa mort en 1992 a mis fin prématurément à une carrière qui réconciliait sans effort les deux camps.

La réconciliation par les années 2000

L'arrivée d'internet et la fragmentation des audiences ont rendu ce débat obsolète. Les playlists mélangent Gainsbourg et Céline Dion sans que personne n'y voie un problème. Les jeunes auditeurs ne connaissent pas cette guerre fratricide. Ils écoutent ce qu'ils aiment, sans avoir besoin de le justifier.

C'est peut-être la meilleure chose qui soit arrivée à la chanson française : se libérer du complexe de légitimité pour simplement exister.