Poussez la porte d'un bal de la rue de Lappe, un soir de 1935. Ça sent la sueur, le vin de comptoir et la brillantine. Sur l'estrade, un homme plie et déplie une boîte à soufflet qui hurle une valse à trois temps, et le parquet se met à tanguer. Cet instrument, c'est l'accordéon, et pendant un demi-siècle il a été le cœur battant de la chanson française populaire. Le piano à bretelles, comme on l'a surnommé. Une histoire d'immigrés, de bagarres et de valses qui méritait bien qu'on s'y arrête.

On a tendance à croire que l'accordéon a toujours été français, aussi typique que le béret ou la baguette. C'est faux. L'instrument est né ailleurs, et son mariage avec la chanson de Paris tient presque du hasard. Un hasard qui a façonné le son de tout un pays.

D'où vient l'accordéon dans la chanson française ?

Tout commence par une rencontre entre deux communautés d'immigrés dans le Paris populaire du début du XXe siècle. D'un côté, les Auvergnats. Au XIXe siècle, ils descendent en masse vers la capitale et ouvrent des cafés, surtout autour de la Bastille. Rue de Lappe, précisément, où ils sont si nombreux qu'Alphonse Daudet parle d'un petit ghetto auvergnat. Dans ces cafés, on danse la bourrée au son de la cabrette, une cornemuse du Massif central.

De l'autre côté, les Italiens, arrivés du Piémont, jouent d'un instrument nouveau et bruyant : l'accordéon. Vers 1906, dans le bal le plus couru de la Bastille, les deux mondes finissent par jouer ensemble. La cabrette auvergnate et l'accordéon italien, côte à côte. L'union se scelle même par un mariage : Charles Péguri, virtuose piémontais de l'accordéon, épouse la fille de Bouscatel, le cabrettiste qui régnait sur les lieux. Symbole parfait d'une fusion musicale devenue familiale, dont l'INA a gardé la mémoire filmée.

L'accordéon, plus puissant et plus complet, prend vite le dessus. On lui adjoint un banjo pour le rythme, parfois une contrebasse, quelques percussions. La bourrée lente cède la place à une danse plus rapide et virtuose. Le musette est né, et il va conquérir la France entière depuis ce quartier de comptoirs et de bagarres au couteau. Car oui, la rue de Lappe avait aussi mauvaise réputation. Les apaches y régnaient, les rixes étaient fréquentes, et le bal musette a longtemps traîné une odeur de soufre qui faisait partie de son charme.

Qu'est-ce que la valse musette exactement ?

Si vous ne deviez retenir qu'une chose du répertoire de l'accordéon, ce serait elle : la valse musette. Une valse à trois temps, mais accélérée, avec ce fameux effet de tremblement dans le son qu'on appelle le tremolo. Trois anches accordées légèrement différemment vibrent ensemble et produisent ce timbre chevrotant, mélancolique et festif à la fois. Impossible à confondre. Dès les premières notes, on sait qu'on est à Paris, quelque part entre deux guerres.

À côté de la valse, il y a la java. Plus canaille, plus dansée serrée, mains sur les hanches de la partenaire, celle qui a donné l'expression populaire faire la java. Et puis le tango, la mazurka, la polka, tout un catalogue de danses que l'accordéoniste enchaînait pendant des heures. Le bal musette, ce n'était pas un concert où l'on écoute assis. C'était un endroit où l'on transpirait, où l'on draguait, où l'on se battait parfois. La musique servait le corps avant l'oreille.

L'entre-deux-guerres marque l'apogée. Dans les années 1930, la seule rue de Lappe compte jusqu'à dix-sept bals, avec des noms restés célèbres : Le Chalet, La Boule rouge, Les Barreaux verts, le Bal Chambon. Tout Paris s'y encanaille, y compris les artistes et les bourgeois venus frissonner en terrain populaire. L'accordéon devient alors indissociable de l'imaginaire parisien, au point qu'Édith Piaf lui consacre en 1940 l'une de ses chansons les plus déchirantes, L'Accordéoniste, portrait d'une fille de joie amoureuse d'un musicien.

Qui sont les rois et reines du piano à bretelles ?

Le musette a eu ses vedettes, adulées comme des stars de cinéma. La plus célèbre reste Yvette Horner (1922-2018), la reine incontestée. Une discographie de cent cinquante disques, trente millions d'exemplaires vendus, et surtout une image gravée dans la mémoire collective : de 1952 à 1963, elle a accompagné douze Tours de France en jouant perchée sur le toit d'une Citroën Traction Avant aux couleurs de la marque Suze. Robe à paillettes, sourire éclatant, accordéon rouge. Une performance physique autant que musicale.

Face à elle, le roi : André Verchuren, né le 28 décembre 1920 à Neuilly-sous-Clermont dans l'Oise. Résistant déporté pendant la guerre, il est devenu après 1945 l'un des accordéonistes les plus vendus de France, remplissant les bals et les salles de province pendant des décennies. Ces deux-là ont incarné un âge d'or où l'accordéon passait à la radio, à la télévision naissante, et faisait vendre des millions de disques à un public qui n'avait rien à voir avec les intellectuels de Saint-Germain-des-Prés que l'on croise dans notre histoire de Brel, Piaf et Barbara.

Pourquoi l'accordéon a-t-il failli disparaître ?

Rien ne dure. Dans les années 1960, la vague yé-yé déferle sur la jeunesse française. Guitares électriques, batteries, transistors qui crachent du rock venu d'Amérique et d'Angleterre. Face à Johnny et aux copains, l'accordéon fait soudain vieux jeu. Instrument de grand-père, musique de bal de village, ringardise absolue pour une génération qui veut danser le twist et non la java.

Le musette ne meurt pas vraiment, il se réfugie dans les fêtes de famille, les bals du 14 juillet, les guinguettes de banlieue. Mais il quitte le devant de la scène. Pendant vingt ans, dire qu'on aime l'accordéon, c'est presque une provocation, un aveu de mauvais goût. Le piano à bretelles devient l'emblème d'une France passéiste que la modernité voudrait oublier. Serge Gainsbourg lui-même, provocateur né que nous racontons dans notre portrait de Gainsbourg, jouait avec cette ambiguïté du kitsch et du populaire.

Comment l'accordéon est-il redevenu cool ?

Le retour est venu d'où on ne l'attendait pas : du cinéma. En 2001, un film de Jean-Pierre Jeunet cartonne dans le monde entier, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain. Sa bande originale, signée Yann Tiersen, remet l'accordéon au centre de tout. La Valse d'Amélie, jouée au piano à bretelles, devient un tube planétaire. La musique du film, récompensée d'un César en 2002, se vend à plus d'un million d'exemplaires et fait redécouvrir l'instrument à des millions de gens qui n'avaient jamais mis les pieds dans un bal musette.

D'un coup, l'accordéon redevient chic. Il évoque le Paris rêvé des cartes postales, les pavés luisants, la nostalgie d'une époque qu'on n'a pas connue mais qu'on croit reconnaître. Une nouvelle génération de musiciens s'en empare, le mêle au rock, à la world music, à la chanson à texte. On le retrouve dans les fanfares de rue, chez les artistes qui puisent dans la tradition swing manouche héritée de Django, dans le répertoire festif de dizaines de groupes actuels. Le tremolo mélancolique n'a rien perdu de son pouvoir. Il suffit de trois notes pour convoquer un siècle d'histoire.

Voilà ce qui rend l'accordéon fascinant : il est à la fois le passé et l'éternel présent de la chanson française. Né du choc entre des Auvergnats et des Italiens sur un trottoir de la Bastille, snobé puis ressuscité, il continue de faire danser. La prochaine fois que vous entendrez une valse musette, tendez l'oreille. Derrière le soufflet, il y a la rue de Lappe, les apaches, Yvette Horner sur son toit de voiture et une petite serveuse rêveuse du café des Deux Moulins. Toute une France en trois temps.

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