Treize ans à ramer avant le premier tube

Quand Alain Bashung sort "Gaby oh Gaby" en 1980, il a 32 ans et déjà presque treize années de galère derrière lui. Des disques qui ne se vendent pas, des maisons de production qui ferment, une carrière qui n'avance pas. Beaucoup auraient lâché. Lui non. Et d'un coup, ce titre étrange, à mi-chemin entre le rock et la comptine inquiète, le propulse en haut des classements. La France découvre une voix qu'elle n'oubliera plus.

C'est tout le paradoxe de Bashung. L'artiste le plus respecté de la chanson française moderne a d'abord été un raté magnifique, un type que personne n'attendait. Et c'est peut-être pour ça qu'il a duré.

Qui était vraiment Alain Bashung ?

Né le 1er décembre 1947 à Paris, élevé en partie en Alsace chez des parents adoptifs, Alain Bashung grandit loin des projecteurs. L'enfance compte chez lui. Une forme de solitude, un rapport au silence, une pudeur qui ne le quittera jamais. Sur scène, il reste sobre, presque immobile. Pas de show, pas de grandes déclarations. La présence suffit.

Dans les années 70, il enchaîne les tentatives sans succès. Du rock'n'roll un peu daté, des reprises, des projets avortés. Rien ne prend. Puis vient le déclic de 1980, suivi de "Vertige de l'amour", autre coup d'éclat new wave qui confirme qu'il n'est pas un simple feu de paille. Là où d'autres se seraient installés dans la formule gagnante, Bashung fait l'inverse. Il dérange, il expérimente, il refuse de se répéter.

Cette exigence lui coûtera des années de demi-succès commerciaux dans les années 80. Le public est dérouté. La critique, elle, comprend qu'il se passe quelque chose d'unique.

Le vrai retour en grâce arrive en 1991 avec l'album "Osez Joséphine", sorti le 28 octobre. Bashung y assume une couleur plus brute, presque désertique, nourrie d'imaginaire américain et de guitares sèches. Le titre éponyme devient un hymne, repris dans les mariages comme dans les stades. Personne ne sait toujours ce que veut dire exactement la phrase, et c'est très bien ainsi. Le disque réconcilie le grand public avec un artiste que beaucoup avaient rangé un peu vite au rayon des curiosités des années 80.

1980 Gaby oh Gaby 1991 Osez Joséphine 1998 Fantaisie militaire 2008 Bleu pétrole 2009 Adieu Quatre décennies, une trajectoire qui ne ressemble à aucune autre
Les jalons d'une carrière hors normes, du premier tube en 1980 à l'ultime tournée de 2009.

Pourquoi "Fantaisie militaire" est considéré comme un sommet ?

Si un seul album devait résumer le génie de Bashung, ce serait celui-là. Sorti en janvier 1998 chez Barclay, Fantaisie militaire change tout. Pour le réaliser, Bashung s'entoure du producteur anglais Ian Caple et de musiciens venus d'horizons inattendus, dont Adrian Utley du groupe trip-hop Portishead et le guitariste Rodolphe Burger. Le résultat ne ressemble à rien de ce qui se fait alors dans la variété hexagonale.

Les textes sont elliptiques, presque cryptiques. La musique respire, laisse des trous, joue sur la tension. Le premier single, "La nuit je mens", devient un classique immédiat. Suivra "Ma petite entreprise", autre titre culte. L'album rafle trois Victoires de la musique en 1999.

Et la reconnaissance ne s'arrête pas là. En 2005, pour les vingtièmes Victoires de la musique, "Fantaisie militaire" est sacré meilleur album des vingt dernières années. Un disque élu au-dessus de toute la production française d'une génération. Rare. Mérité.

Ce qui frappe à la réécoute, c'est la modernité. Vingt-cinq ans plus tard, l'album n'a pas pris une ride. Là où tant de productions des années 90 ont vieilli, celle-ci tient debout, intacte.

Le secret tient sans doute à la méthode. Bashung enregistrait par couches, retravaillait sans fin, cherchait le son juste plutôt que le son efficace. Il pouvait passer des heures sur une intention, un grain de voix, un silence bien placé. Cette obsession du détail, rare dans la chanson populaire, explique pourquoi ses meilleurs disques résistent au temps. On y entend un artisan autant qu'un artiste.

Un parolier qui faisait confiance au mystère

On parle souvent de la voix de Bashung, ce timbre grave et abîmé, reconnaissable entre mille. Mais son arme secrète, c'est son rapport au texte. Là où la chanson à texte classique cherchait la phrase qui claque, le bon mot, la rime efficace, Bashung préfère l'image floue, l'association libre, la formule qu'on ne comprend pas tout de suite mais qui se loge quelque part.

Il assumait que ses chansons ne se livrent pas du premier coup. Il faisait confiance à l'auditeur pour combler les vides, projeter sa propre histoire. C'est une démarche proche de la poésie surréaliste, à mille lieues du couplet-refrain calibré pour la radio. Et pourtant, ça marchait. Les gens chantaient ces phrases énigmatiques sans toujours savoir ce qu'elles voulaient dire. Peu importe. L'émotion passait.

Cette manière de travailler le rapproche d'autres grands explorateurs de la langue, comme Serge Gainsbourg et son goût de la provocation, ou les auteurs-compositeurs qui ont marqué les années 80. Mais Bashung pousse l'abstraction plus loin que tous. Il ne raconte pas une histoire. Il crée une atmosphère.

Comment Bashung a tiré sa révérence ?

En 2008, il sort "Bleu pétrole", son douzième album studio, le 24 mars. Personne ne sait alors qu'il s'agira de son testament. L'artiste est gravement malade. Pourtant, il décide de partir en tournée, contre l'avis général. Les concerts de cette période sont entrés dans la légende. Un homme affaibli, amaigri, qui tient la scène par la seule force de sa présence.

Le moment le plus bouleversant survient aux Victoires de la musique de 2009. Bashung, visiblement épuisé, monte chercher ses trophées sous une ovation interminable. La salle entière sait qu'elle assiste à un adieu. Il s'éteint quelques jours plus tard, le 14 mars 2009, à 61 ans.

Avec douze Victoires de la musique au total, il reste l'artiste le plus récompensé de l'histoire de cette cérémonie. Mais les statistiques disent mal ce qu'il représente. Bashung a montré qu'on pouvait être exigeant, étrange, jamais démago, et rester aimé du grand public. Une leçon que peu d'artistes osent suivre.

Pourquoi son héritage compte encore aujourd'hui

Demandez à n'importe quel artiste de la nouvelle scène française qui l'a marqué, le nom de Bashung revient sans cesse. Sa manière de mêler textes mystérieux et productions audacieuses a ouvert un chemin. Il a prouvé qu'on pouvait faire de la chanson française ambitieuse sans tomber dans le compassé, et populaire sans se renier.

Son influence dépasse largement le cercle des connaisseurs. On l'entend chez ceux qui osent un texte qui ne s'explique pas, une production qui prend des risques, une voix qui ne cherche pas à plaire à tout prix. Bashung a élargi le champ du possible.

Reste le plaisir, immense, de redécouvrir sa discographie. De "Roulette russe" aux fulgurances de "Bleu pétrole", chaque album cache des trésors. Et c'est peut-être la meilleure façon de lui rendre hommage : remettre ses disques, fort, et se laisser happer.

Envie de mesurer ce que vous connaissez vraiment de la chanson française et de ses légendes ? Le quiz musical Lyroes met votre mémoire à l'épreuve, de Bashung aux grands noms d'aujourd'hui. Vous pourriez être surpris de ce que les chansons ont gravé dans votre tête. Pour aller plus loin, l'encyclopédie consacrée à Alain Bashung retrace en détail chacun de ses albums.