Il a passé sa vie à faire semblant de ne rien faire. Cigarette au bec, regard mi-clos, la nonchalance érigée en art de vivre. Et pourtant, entre 1966 et 1972, Jacques Dutronc a aligné une série de tubes qui ont redéfini ce qu'une chanson française pouvait dire du monde moderne. Le dandy blasé cachait un redoutable travailleur. Voilà tout le paradoxe de l'homme.

Né le 28 avril 1943 à Paris, ce fils de bonne famille du 9e arrondissement aurait pu se contenter d'une petite carrière de guitariste. Il est devenu l'une des figures les plus singulières de la chanson française, puis un acteur récompensé, avant de disparaître de la scène pour mieux entretenir sa légende de Corse solitaire. Retour sur un parcours qui n'a jamais rien fait comme les autres.

Comment un guitariste de rock est devenu la voix du yé-yé ?

Avant le succès, il y a les groupes de bal. Adolescent, Dutronc gratte sa guitare dans El Toro et les Cyclones, une formation rock qui écume les surprises-parties du début des années 60. Le rock qui débarque d'Angleterre et des États-Unis le passionne. Il n'a alors aucune intention de chanter. Sa place, il la voit dans l'ombre, en musicien.

C'est chez Vogue, la maison de disques, qu'il devient directeur artistique et surtout compositeur. Il signe la musique de plusieurs titres pour une jeune chanteuse timide qui monte, Françoise Hardy, dont "Le Temps de l'amour" reste l'un des morceaux les plus repris de la période. Dutronc apprend le métier par les coulisses. Il compose, il arrange, il observe cette vague yé-yé qui déferle sur la France et fabrique des idoles à la chaîne.

Puis vient la rencontre décisive. Jacques Lanzmann, aventurier, écrivain, rédacteur en chef de Lui, devient son parolier. Le duo Dutronc-Lanzmann va tenir jusqu'au milieu des années 70 et produire l'essentiel du répertoire. Lanzmann apporte les mots, l'ironie, le regard décalé sur la société de consommation. Dutronc apporte la musique et cette voix parlée-chantée, presque désinvolte, qui deviendra sa signature.

Pourquoi ses chansons des années 60 restent-elles aussi modernes ?

En 1966, "Et moi, et moi, et moi" fait l'effet d'une bombe. Sous ses airs de comptine, le texte de Lanzmann moque l'égoïsme du Français moyen qui pleure sur les malheurs du monde tout en pensant d'abord à son petit confort. C'est drôle, c'est mordant, et ça ne ressemble à rien de ce que produit alors la variété.

La machine s'emballe. "Les Play Boys", "Les Cactus", "Mini mini mini", "La fille du Père Noël", et surtout "J'aime les filles" qui grimpe numéro un des ventes en 1967. Là où la plupart des idoles yé-yé roucoulent des histoires d'amour interchangeables, Dutronc croque son époque avec une distance amusée. Les gadgets, la pub, les modes, la jeunesse dorée : rien n'échappe à son ironie. C'est une chronique sociale déguisée en tubes de trois minutes.

Ce ton compte pour beaucoup dans sa postérité. Contrairement à quantité de succès de l'époque, ses chansons n'ont pas vieilli, parce qu'elles reposent sur le regard et pas seulement sur la mélodie. Le cynisme élégant de Dutronc résonne encore aujourd'hui. On le rapproche parfois de Serge Gainsbourg pour cette manière de glisser de la subversion sous une apparence légère, même si les deux hommes n'ont pas grand-chose en commun côté musique.

Pourquoi "Il est cinq heures, Paris s'éveille" est-elle un sommet de la chanson française ?

Sorti en 1968, ce sixième single change de registre. Fini l'ironie potache. Cette fois, Dutronc et Lanzmann signent une petite merveille mélancolique sur Paris qui se réveille à l'aube, entre les travailleurs de nuit qui rentrent et la ville qui redémarre. La flûte traversière du morceau, jouée par Roger Bourdin, plane comme un rayon de soleil sur les toits gris.

Le titre atteint la première place des ventes en France et s'exporte jusqu'en Belgique et aux Pays-Bas. Mais le vrai sacre vient plus tard. En 1991, un sondage de critiques musicaux organisé par Le Nouvel Observateur désigne "Il est cinq heures, Paris s'éveille" comme la meilleure chanson en langue française de tous les temps, devant "Ne me quitte pas" de Jacques Brel. Rien que ça.

Étrange destin pour un homme qui n'a jamais vraiment revendiqué le statut d'artiste sérieux. Dutronc a toujours joué la carte du type qui fait de la musique sans se prendre au sérieux, presque par accident. Cette chanson prouve le contraire : sous la nonchalance, il y avait un vrai sens de la beauté fragile.

Comment Dutronc est-il passé de la scène au cinéma ?

Au début des années 70, l'ennui le gagne. Chanter ne l'amuse plus autant. Dès 1973, il bifurque vers le cinéma et enchaîne les rôles, d'abord chez Claude Lelouch, puis chez les plus grands. Son jeu tout en retenue, ce flegme qui fait mouche à l'écran comme sur disque, séduit les réalisateurs.

La consécration arrive en 1991 avec "Van Gogh" de Maurice Pialat, où il incarne le peintre dans ses derniers jours à Auvers-sur-Oise. Le rôle lui vaut le César du meilleur acteur. Un chanteur de tubes devenu acteur oscarisable à la française : peu de figures de la musique française peuvent se vanter d'un tel grand écart. Dutronc, lui, hausse les épaules. Il n'a jamais eu l'air de trouver ça extraordinaire.

Sa vie sentimentale nourrit aussi la légende. Sa relation avec Françoise Hardy commence en 1967. Leur fils Thomas naît en 1973. Le couple se marie en 1981, pour des raisons fiscales de l'aveu même de Hardy, se sépare en 1988, mais reste marié jusqu'à la disparition de la chanteuse en juin 2024. Deux icônes que la France a passé un demi-siècle à observer, entre fascination et discrétion respectée.

Que reste-t-il de Jacques Dutronc aujourd'hui ?

Retiré depuis des années dans sa maison corse de Monticello, Dutronc cultive le silence comme d'autres cultivent leur jardin. Il ressort de temps en temps. En 2014, il rejoint Johnny Hallyday et Eddy Mitchell pour le projet Les Vieilles Canailles, trois monstres sacrés réunis sur scène qui remplissent Bercy. La tournée qui suit quelques années plus tard restera l'un des derniers grands moments live de cette génération, avant la mort de Johnny.

Puis, en 2022, surprise. Il enregistre "Dutronc & Dutronc" avec son fils Thomas, devenu entre-temps un guitariste de jazz réputé. Père et fils réenregistrent treize classiques du répertoire et repartent en tournée ensemble. Le passage de témoin est bouleversant : la nonchalance du père, la virtuosité du fils, et ces chansons qui traversent les générations sans prendre une ride.

C'est peut-être ça, le vrai tour de force de Dutronc. Avoir bâti une œuvre majeure en donnant l'impression de ne pas y toucher. Le dandy qui prétendait ne rien faire a laissé une trace plus profonde que bien des artistes qui se donnaient beaucoup de mal. Ses tubes tournent encore en radio, dans les playlists, dans les têtes. On les fredonne sans même y penser.

Reconnaître ses titres en trois notes, retrouver le nom d'un artiste sur le bout de la langue, deviner un refrain avant tout le monde : c'est exactement le plaisir que propose Lyroes, le quiz musical dédié à la chanson française. Testez vos réflexes sur Dutronc, Hardy, Gainsbourg et des centaines d'autres. Vous verrez vite si votre mémoire vaut celle d'un vrai amateur.

Pour aller plus loin, l'INA consacre un dossier à Dutronc et sa fiche biographique complète détaille sa discographie titre par titre.