Jean Ferrat : le poète de la montagne qui a mis Aragon en musique
Jean Ferrat reste l'un des rares géants de la chanson française qu'on cite pour ses convictions autant que pour ses mélodies. Un homme qui a vendu des millions de disques sans presque jamais passer à la télévision, qui a mis les poèmes d'Aragon dans la bouche des ouvriers, et qui a préféré un village de l'Ardèche aux lumières de Paris. Sa voix chaude, son phrasé qui prend le temps, ce mélange rare de tendresse et de colère : voilà pourquoi, plus de quinze ans après sa mort, on continue de chanter Jean Ferrat sans se lasser.
Qui était Jean Ferrat, le chanteur de la montagne ?
Derrière le nom de scène, il y a Jean Tenenbaum, né le 26 décembre 1930 à Vaucresson. Fils d'un joaillier juif d'origine russe, il grandit près de Versailles dans une famille modeste. Puis vient la guerre, et une blessure qu'il n'oubliera jamais : son père est arrêté et déporté à Auschwitz en 1942. Il n'en reviendra pas. Jean a onze ans. On imagine mal chanter la Shoah avec autant de retenue et de force quand on l'a vécue dans sa propre chair. C'est pourtant ce qu'il fera, vingt ans plus tard.
Avant la scène, il touche à la chimie, puis lâche tout. Le théâtre, la guitare dans un orchestre de jazz, les cabarets parisiens comme La Colombe : le jeune homme se cherche et se trouve dans la chanson. Le déclic arrive en 1961, quand Deux enfants au soleil lui vaut un prix de la SACEM. La voix est là, grave, ronde, reconnaissable entre mille. Le style aussi : des textes qui pensent, des mélodies qui restent. Jean Ferrat ne sera jamais un chanteur de variété comme les autres.
Pourquoi Jean Ferrat a-t-il mis Aragon en musique ?
C'est peut-être là son geste le plus audacieux. Prendre les vers d'un des plus grands poètes du siècle, Louis Aragon, et les faire chanter à la France entière. Beaucoup jugeaient la poésie savante incompatible avec le disque grand public. Ferrat a prouvé le contraire, et de quelle manière. Des titres comme Que serais-je sans toi, Aimer à perdre la raison ou Heureux celui qui meurt d'aimer ont transformé des poèmes exigeants en refrains que des millions de gens connaissent par coeur.
L'album Ferrat chante Aragon, sorti en 1971, s'est écoulé à plus de deux millions d'exemplaires. Deux millions. Pour de la poésie mise en musique. Le tour de force tient à l'oreille de Ferrat : il ne plaque pas une mélodie sur un texte, il l'épouse, respecte la respiration du vers, laisse les mots d'Aragon garder leur poids. On peut aimer la chanson d'auteur sans jamais avoir ouvert un recueil, et repartir en fredonnant du grand Aragon. Ça, c'est le talent d'un passeur. Si le sujet vous intrigue, on l'a creusé du côté de la chanson à texte, quand les mots font toute la différence.
Quelles chansons de Jean Ferrat ont été censurées ?
Chanter juste, chez Ferrat, c'était aussi chanter fort. Sa chanson engagée lui a valu des ennuis répétés avec le pouvoir. En 1963, Nuit et Brouillard évoque frontalement la déportation et les camps nazis. La direction de l'ORTF, sous l'influence de l'Élysée, la juge inopportune et en décourage la diffusion. On sait aujourd'hui ce que valait ce mot poli : de la censure déguisée. La chanson finira malgré tout par passer, un dimanche à midi, dans le Discorama de Denise Glaser, qui a osé là où les autres se taisaient.
Ce ne sera pas la dernière fois. Potemkine, en 1965, célèbre la mutinerie des marins russes de 1905 et se retrouve écartée des plateaux. Ferrat, plutôt que d'accepter qu'on la coupe, refuse tout simplement de venir. En 1969, Ma France, trop critique envers le gouvernement, est interdite d'antenne à son tour. Compagnon de route du Parti communiste, jamais aveugle pour autant, Ferrat payait le prix de ses convictions par des portes de studio qui se fermaient. Il n'a jamais lissé son propos pour rentrer dans le rang. C'est aussi pour ça qu'on le respecte.
Le plus étonnant, c'est que cette mise à l'écart ne l'a jamais coulé. Alors que d'autres auraient rampé pour retrouver un plateau, lui a construit sa carrière à côté du système. Il a fini par fonder son propre label pour garder la main sur ses enregistrements, sans avoir de comptes à rendre à personne sur ce qu'il voulait dire. La censure, en cherchant à le faire taire, a surtout renforcé son aura d'artiste incorruptible. À une époque où passer à la télévision était la condition du succès, Jean Ferrat a démontré qu'on pouvait s'en passer et vendre quand même par wagons. Un cas d'école d'indépendance.
Pourquoi Jean Ferrat a-t-il quitté Paris pour l'Ardèche ?
En 1964, au sommet de sa gloire, Jean Ferrat fait un choix que peu de vedettes auraient osé : il quitte Paris pour s'installer à Antraigues-sur-Volane, un petit village de l'Ardèche accroché à ses collines volcaniques. La même année, il sort La Montagne, qui devient l'un des plus grands succès populaires de la chanson française. Le morceau raconte l'exode rural, ces paysans qui abandonnent les hauteurs pour l'usine et la ville, et la tendresse un peu triste qu'on garde pour un monde qui s'efface. Ferrat ne chantait pas un décor de carte postale. Il chantait ce qu'il voyait par sa fenêtre.
Antraigues n'était pas une lubie de star. Il y a vécu presque toute sa vie, loin des projecteurs, fidèle à un pays qui lui rendait bien son amour. C'est de cette distance volontaire qu'est née une partie de sa légende : un homme qu'on ne voyait jamais à la télévision mais dont tout le monde avait les chansons à la maison. Rare, donc précieux. Le village est aujourd'hui indissociable de son nom, et une maison-musée y perpétue sa mémoire.
Que reste-t-il de Jean Ferrat aujourd'hui ?
Jean Ferrat s'est éteint le 13 mars 2010 à Aubenas, à quelques kilomètres de son village. Il repose à Antraigues, comme il se doit. Mais réduire son héritage à une date de décès serait passer à côté de l'essentiel. Ses chansons continuent de circuler, reprises par de jeunes artistes, chantées dans les cortèges, glissées dans les playlists de gens qui n'étaient pas nés quand elles sont sorties. La preuve qu'un texte solide et une mélodie honnête ne prennent pas une ride.
Ce qu'il laisse, c'est un modèle rare : celui d'un chanteur qui n'a jamais séparé la beauté de l'engagement, ni le succès de la fidélité à soi. Il tenait ensemble l'amour et la lutte, la poésie savante et le refrain populaire, la montagne et la place publique. Peu y sont arrivés avec cette élégance. Pour prolonger, allez voir les auteurs-compositeurs qui ont écrit la France des années 80, héritiers directs de cette exigence, et comment les paroles de chansons françaises racontent notre histoire.
Le meilleur hommage reste d'écouter, et de vraiment entendre les mots. Combien de refrains de Ferrat croyez-vous reconnaître dès les premières notes ? Testez vos connaissances sur la chanson française avec Lyroes, le quiz musical qui remet les grandes voix francophones dans les oreilles. Vous pourriez être surpris de tout ce que vous saviez déjà.

