Un homme n'a pas sorti d'album depuis 2001. Il ne donne quasiment plus d'interviews, refuse les plateaux télé, vit loin des projecteurs entre Marseille et Londres. Et pourtant, année après année, Jean-Jacques Goldman trône en tête des classements des personnalités préférées des Français. En 2021, un sondage YouGov le plaçait premier avec 48 % d'opinions favorables, devant Stromae, Téléphone et Francis Cabrel. Comment un artiste qui a choisi le silence reste-t-il le chouchou d'un pays entier ? Voilà le mystère Goldman.

Qui est vraiment Jean-Jacques Goldman ?

Né le 11 octobre 1951 à Paris, dans une famille juive d'origine polonaise et allemande, Goldman grandit avec la musique classique. Violon d'abord, piano ensuite. Rien ne le prédestine à devenir une icône populaire. Avant la gloire solo, il passe par le rock progressif au sein du groupe Taï Phong, dont le premier album sort en 1975 et porte le titre marquant "Sister Jane". Un parcours discret, presque souterrain.

Sa carrière en solo démarre vraiment au début des années 80. Le déclic ? Un refrain accrocheur sorti en 1981 qui lui ouvre les portes des radios. À partir de là, l'ascension est fulgurante. En quelques années, ce garçon timide à lunettes devient le visage d'une génération qui se reconnaît dans ses textes simples, sincères, jamais prétentieux. Détail souvent oublié : Goldman a longtemps mené une double vie, employé dans le magasin d'articles de sport familial le jour, musicien le soir. Il a continué à travailler là bien après ses premiers succès, par prudence, comme s'il n'osait pas croire que la chanson le ferait vivre. Sa biographie complète regorge de ces anecdotes qui contredisent l'image de la star.

Quelles sont les chansons de Jean-Jacques Goldman qui ont marqué la France ?

La discographie de Jean-Jacques Goldman ressemble à un inventaire de tubes que tout le monde connaît par cœur. Les albums Positif (1984), Non homologué (1985) et Entre gris clair et gris foncé (1987) enchaînent les succès. C'est sur le deuxième que figure "Je te donne", duo avec le Gallois Michael Jones, écoulé à plus d'un million d'exemplaires dès l'année de sa sortie.

En 1990, il fonde un trio inattendu avec Michael Jones et la chanteuse américaine Carole Fredericks. Fredericks Goldman Jones publie deux albums, l'éponyme en 1990 et Rouge en 1993, qui remplissent les Zéniths et soudent encore davantage le public à sa musique. La voix soul de Fredericks, le blues de Jones et la plume de Goldman formaient un mélange improbable et redoutablement efficace. Viennent ensuite En passant (1997) puis Chansons pour les pieds (2001), son dernier disque studio. Au total, l'artiste a vendu plus de 30 millions de disques en France. Peu d'artistes francophones peuvent en dire autant, et aucun n'a réussi à rester aussi populaire après avoir cessé de produire.

Pourquoi Goldman a-t-il écrit pour Céline Dion, Johnny et Khaled ?

Voilà l'autre facette, la plus fascinante. Goldman n'est pas seulement un interprète, c'est un auteur-compositeur hors norme qui a façonné les plus grands succès des autres. En 1986, il écrit et compose l'intégralité de l'album Gang pour Johnny Hallyday. "Laura", "Je te promets", "L'envie" : autant de titres devenus des piliers du répertoire du rockeur, écrits par un homme qui n'avait rien d'un rockeur.

Mais son chef-d'œuvre de l'ombre, c'est D'eux, l'album qu'il signe en 1995 pour Céline Dion. Devenu l'album francophone le plus vendu de l'histoire, il propulse la Québécoise au sommet mondial avec des chansons sur mesure. Un an plus tard, c'est lui qui pose les paroles françaises d'"Aïcha" pour Khaled, transformant une mélodie raï en standard intergénérationnel. Goldman écrit aussi pour Patricia Kaas, pour Florent Pagny, pour tant d'autres. Sa signature est partout, souvent invisible.

JJG l'auteur Johnny Hallyday Gang, 1986 Celine Dion D'eux, 1995 Khaled Aicha, 1996 Un seul homme derrière trois succès cultes de la chanson francophone.
Goldman, l'architecte discret des tubes des autres. Illustration Lyroes.

Comment est-il devenu la personnalité préférée des Français ?

En 1985, Coluche lance les Restos du Cœur. Un an plus tard, Goldman offre à l'association sa chanson hymne, "La Chanson des Restos", qu'il écrit et compose. C'est le point de départ des Enfoirés, ce collectif qui réunit chaque année les plus grands noms du spectacle pour financer les repas distribués. Pendant près de trois décennies, Goldman en a été le directeur artistique discret, celui qui orchestrait sans jamais réclamer la lumière. Il a quitté l'aventure en 2016, après le trentième anniversaire de la chanson.

Là réside sans doute la clé de son aura. À rebours d'une industrie qui réclame du buzz permanent, Goldman a choisi de se taire. Pas de scandale, pas d'exposition, pas de réseaux sociaux. Cette rareté nourrit le mythe. Les Français aiment en lui ce qu'ils ne voient plus : la pudeur, la fidélité, le refus du m'as-tu-vu. Quand presque tous les autres artistes finissent par lasser, lui gagne en estime à mesure qu'il disparaît.

Que reste-t-il de Goldman aujourd'hui ?

Pas de come-back annoncé, pas de tournée d'adieu, pas de mémoires. Goldman tient parole : il a rangé sa guitare et il n'en reparle plus. Ses chansons, elles, continuent de vivre sans lui. Elles passent en boucle dans les mariages, les autoradios, les soirées karaoké, et se transmettent aux générations qui n'étaient même pas nées à leur sortie. C'est peut-être ça, la vraie réussite d'un auteur populaire : exister à travers ce qu'on chante, pas à travers ce qu'on montre.

Sa trajectoire éclaire toute une lignée d'auteurs-compositeurs des années 80 qui ont écrit la France ordinaire, loin du lyrisme des géants comme Brel, Piaf et Barbara. Là où Johnny incarnait la bête de scène, Goldman incarnait le contraire : l'artisan du texte juste. Deux faces d'une même chanson française, et c'est lui qui écrivait pour les deux.

Vous croyez tout savoir sur le répertoire de Goldman et de ses contemporains ? Testez vos connaissances sur Lyroes, le quiz musical dédié à la chanson française, et voyez combien de titres vous reconnaissez aux premières notes. Mais au fond, une question reste ouverte : qui, dans la nouvelle génération, écrira un jour autant de tubes en restant aussi invisible ?