Juliette Gréco et la chanson rive gauche de Saint-Germain
Un soir de 1947, dans une cave enfumée de la rue Dauphine, une jeune femme de vingt ans habillée tout en noir écoute du jazz jusqu'à l'aube. Elle n'a pas un sou. Elle dort chez des amis, récite Rimbaud dans les couloirs et croise Sartre au comptoir du Flore. Cette femme, c'est Juliette Gréco, et elle est en train de devenir, sans le vouloir, le visage d'une époque. La chanson rive gauche de Saint-Germain-des-Prés vient de trouver sa voix. Une voix grave, sombre, qui va porter les mots des plus grands poètes de l'après-guerre pendant soixante-dix ans.
Qui était Juliette Gréco, la muse de Saint-Germain-des-Prés ?
Née à Montpellier le 7 février 1927, Gréco n'a rien d'une chanteuse au départ. La guerre la marque au fer rouge : en 1943, sa mère et sa soeur sont arrêtées par la Gestapo pour faits de résistance et déportées. Juliette, elle-même emprisonnée quelques semaines, en sort à peine adolescente et déjà cabossée. Elle débarque dans un Paris qui se relève, et atterrit dans le seul quartier où l'on pense que l'avenir peut encore s'inventer : Saint-Germain-des-Prés.
Là, dans un rayon de trois cents mètres autour de l'église, se croisent les philosophes, les musiciens de jazz, les peintres et les fêtards. Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Albert Camus, Marguerite Duras tiennent salon au café de Flore et aux Deux Magots. Le club Le Tabou ouvre en 1947 rue Dauphine, et la jeunesse s'y engouffre pour danser sur le be-bop de Miles Davis, dont Gréco deviendra proche. Un reportage du magazine Samedi soir la photographie au milieu de ces "existentialistes des caves". La légende est lancée. Elle n'a même pas encore chanté une note en public.
Comment est née la chanson rive gauche ?
La chanson rive gauche n'est pas un style musical au sens strict. C'est une manière de faire de la chanson qui prend le contre-pied de la variété de music-hall alors dominante. Ici, le texte prime. Les paroles sortent de la plume de poètes reconnus, la mélodie se met à leur service, et l'interprète devient un passeur de littérature plus qu'une vedette de scène.
Le déclic pour Gréco vient de Sartre lui-même. Le philosophe voit en elle une interprète capable de donner chair à des mots exigeants. Il lui glisse des textes, l'oriente vers le compositeur Joseph Kosma, et la pousse sur scène. En 1949, au cabaret Le Boeuf sur le Toit, elle chante des chansons signées Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Prévert et Sartre. Du jamais vu : une gamine de vingt-deux ans qui met en musique les intellectuels les plus en vue de France.
Parmi ces premières pépites, "Si tu t'imagines", un poème de Queneau sur la fuite du temps et la jeunesse qui file, mis en musique par Kosma. Et surtout "Les Feuilles mortes", ce texte de Prévert que Kosma habille et qui deviendra l'un des plus grands standards de la chanson mondiale, repris de Sinatra à Nat King Cole. Gréco n'en est pas la créatrice absolue, mais elle en fait un manifeste : la preuve qu'une chanson peut être un poème qui marche.
Quelles sont les chansons les plus célèbres de Juliette Gréco ?
Le répertoire de Gréco ressemble à un annuaire de génies. Elle ne compose pas et n'écrit quasiment jamais, elle choisit. Et son oreille est infaillible. Elle chante Léo Ferré, qui lui offre "Jolie Môme" en 1961 et lui confie "Paris Canaille". Elle chante Brel, Aznavour, Béart, Gainsbourg. Ce dernier écrit pour elle "La Javanaise" en 1963, un bijou de jeu sur les mots dont la mélodie ondule comme une valse fatiguée. Difficile de trouver plus bel hommage : le sulfureux Gainsbourg, encore débutant, taillant un écrin sur mesure pour la dame en noir.
Un mot sur cette fameuse robe noire, devenue sa marque de fabrique. La légende romantique en fait un choix esthétique radical. La vérité est plus terre à terre : dans les années d'après-guerre, sans le sou, Gréco portait ce qu'elle avait, et le noir cachait la misère autant qu'il flattait sa longue chevelure sombre. La contrainte est devenue style, puis icône. Toute une génération de chanteuses lui doit ce vestiaire.
En 1967 arrive "Déshabillez-moi", signé Robert Nyel et Gaby Verlor. Le titre fait scandale et devient culte. Sur scène, Gréco le murmure plus qu'elle ne le chante, mains le long du corps, regard planté dans la salle. La sensualité passe par la retenue, jamais par la démonstration. C'est toute sa signature : une immobilité électrique, une diction ciselée, un phrasé qui pèse chaque syllabe. On est à mille lieues du numéro de variété. On est au théâtre.
Ce goût du texte fort la relie directement à la grande tradition de la chanson à texte française, celle où les mots comptent autant que la musique. Gréco n'a pas inventé cette tradition, mais elle en a été l'ambassadrice la plus élégante.
Pourquoi Juliette Gréco a-t-elle marqué la chanson française ?
Parce qu'elle a prouvé qu'un interprète pouvait être un auteur sans écrire une ligne. Gréco a construit une oeuvre en assemblant les textes des autres, avec un sens du choix qui relève de la création à part entière. Elle a ouvert une voie que suivront tous ceux qui, après elle, ont préféré servir un grand texte plutôt qu'un tube facile.
Elle a aussi exporté une certaine idée de la France. Dans les années 50 et 60, ses tournées à New York, au Brésil, au Japon installent l'image d'une Parisienne intellectuelle, libre, vêtue de noir, qui chante des poèmes. Cette image colle encore aujourd'hui à la chanson française vue de l'étranger. Quand un Américain imagine une chanteuse française, c'est souvent une silhouette à la Gréco qu'il a en tête, quelque part entre Piaf et Barbara.
Son influence dépasse largement son propre répertoire. Sans le laboratoire de Saint-Germain-des-Prés, sans cette idée que la chanson pouvait être littéraire, on aurait sans doute eu une variété française plus lisse. Les auteurs-compositeurs qui ont suivi, de Serge Gainsbourg aux poètes du trio fondateur, ont grandi dans cette conviction que le texte n'était pas un habillage mais le coeur du morceau.
Que reste-t-il de la rive gauche aujourd'hui ?
Saint-Germain-des-Prés a changé de visage. Les caves de jazz ont fermé, remplacées par des boutiques de luxe, et le café de Flore facture désormais le mythe au prix fort. La bohème existentialiste est devenue un décor de carte postale. Mais l'idée, elle, a survécu.
On la retrouve chez tous les artistes qui refusent de séparer la belle langue et la scène. Chez les héritiers de la chanson d'auteur, chez les slameurs, chez une partie de la nouvelle scène qui soigne ses paroles autant que ses prods. Juliette Gréco a chanté jusqu'à un âge avancé, enchaînant les tournées d'adieu avec une élégance de grande dame, avant de s'éteindre le 23 septembre 2020, à 93 ans. Elle laisse près de sept décennies de scène et une leçon simple : une chanson tient d'abord par ce qu'elle dit.
Cette conviction, qu'un grand texte fait un grand morceau, c'est exactement ce qui rend la chanson française si reconnaissable. Envie de vérifier si vous savez replacer ces classiques et leurs interprètes ? Testez vos connaissances sur Lyroes, le quiz musical dédié à la chanson française, et voyez combien de titres de la rive gauche vous reconnaissez encore.
Pour aller plus loin : la biographie de Gréco sur Wikipédia et sa notice sur l'Encyclopédie Universalis détaillent chaque étape de cette carrière hors norme.

